
Entrer dans une guerre sans l’avoir choisie
Personne ne part à la guerre sans connaître son ennemi.
Son pouvoir. Son influence. Les structures qui le protègent.
Je n’ai jamais voulu cette guerre. Je n’ai jamais cherché l’affrontement. Je suis une personne respectueuse, sociable, généreuse. Rien, dans mon parcours, ne justifie qu’on déploie contre moi ce qui ressemble à une stratégie d’intimidation à long terme.
Et pourtant, c’est exactement ce que je vis.
Avec le recul, le message semble clair :
je n’ai pas volé la bonne personne.
Ou plutôt, j’ai interféré avec un système qui ne tolère aucune friction.
La question qui revient toujours : « Pourquoi toi ? »
Quand je raconte mon histoire — à des policiers, à des avocats, à des proches — la même question revient systématiquement :
« Pourquoi toi ? »
Pourquoi un individu sans pouvoir, sans réseau, sans argent, deviendrait la cible d’un tel acharnement ?
La réponse n’est pas dans ce que je suis.
Elle est dans ce que j’ai touché, sans en mesurer l’ampleur.
Le contexte : la frénésie immobilière à Longueuil (2019–2022)
À partir de 2019–2020, un phénomène devient impossible à ignorer sur la Rive-Sud de Montréal, particulièrement à Longueuil.
Des pancartes rudimentaires apparaissent partout :
« J’achète ta maison cash »
Les conditions sont toujours les mêmes :
- paiement comptant,
- aucune inspection,
- aucune condition,
- parfois un prix supérieur à l’évaluation municipale.
Ce modèle ne vise pas la maison.
Il vise le terrain.
Une fois la transaction conclue :
- Une demande de permis de démolition est déposée,
- La maison est rasée,
- Un immeuble à logements est construit.
À cette époque, une maison unifamiliale se vend environ 350 000 $ à Longueuil.
Après démolition et reconstruction, la valeur générée dépasse largement le million de dollars, que ce soit par la vente des unités ou par leur location à des prix élevés.
Deux villes, deux visions : Longueuil vs Saint-Lambert
La comparaison avec Saint-Lambert est frappante.
À Saint-Lambert :
- le patrimoine est strictement protégé,
- les arbres, les bâtiments et le cadre urbain sont intouchables sans autorisation,
- les projets de développement ont été planifiés des décennies à l’avance.
Le secteur industriel le long de la voie ferrée, par exemple, était destiné à être redéveloppé depuis longtemps. Les entreprises savaient qu’elles devraient quitter.
L’usine Dare ferme le 5 mai 2023.
Aujourd’hui, plus de 2000 logements occupent le site.
À Longueuil, au contraire, la transformation s’est faite au détriment de quartiers entiers, sans vision globale apparente.
Tout le monde savait
La mairesse de Longueuil de l’époque, Sylvie Parent, déclarait publiquement :
« Le phénomène est en croissance depuis 12 à 18 mois. C’est omniprésent. Alors que l’on aurait pu croire à une stagnation du marché immobilier, c’est tout le contraire. C’est complètement fou ce qui se passe présentement. »
La mobilisation citoyenne a suivi.
Des citoyens ont dénoncé la disparition du « patrimoine modeste » : bungalows, maisons unifamiliales, quartiers stables remplacés par des immeubles à densité élevée.
Mon activité à moi : récupération et recyclage de métaux
Pendant ce temps-là, de mon côté, je faisais quelque chose de beaucoup plus simple.
Comme mon père quand j’étais plus jeune, je récupérais les métaux que les gens jettent. Cuivre, aluminium, matériaux revendables. En échange : de l’argent comptant.
En circulant dans Longueuil, j’ai remarqué quelque chose de récurrent :
- des maisons vides,
- débranchées d’Hydro-Québec,
- clairement abandonnées.
Une maison débranchée n’est généralement pas laissée au hasard. La loi oblige normalement un branchement actif et une cotisation minimale. Quand ce n’est plus le cas, c’est souvent parce que la démolition est imminente.
L’illégalité, assumée mais contextualisée
J’ai commencé à entrer dans ces maisons pour retirer les métaux.
Oui, c’était une entrée par effraction.
Oui, c’était du vol.
Je ne nie pas les faits.
Mais dans mon esprit, ces maisons étaient déjà condamnées. Les acheteurs ne voulaient pas du bâtiment, seulement du terrain. La maison était une nuisance financière qu’ils devaient payer pour éliminer.
Jamais je n’aurais imaginé que quelques centaines de dollars par maison, dans un contexte aussi massif, déclencheraient une réaction aussi disproportionnée.
En 2020, mes activités étaient limitées :
- à Longueuil seulement,
- à des maisons unifamiliales,
- à des bâtiments destinés à être démolis.
Une mécanique administrative que j’ai comprise
Chaque demande de permis de démolition doit obligatoirement faire l’objet d’un avis public sur le site de la Ville de Longueuil.
J’ai commencé à :
- surveiller ces avis,
- les consigner,
- les cartographier dans Google Maps.
Chaque mois, des dizaines de nouvelles adresses s’ajoutaient.
Je suivais la cadence du système.
Personne ne me disait d’arrêter.
Personne ne m’avertissait.
Un jour, quelqu’un m’a simplement dit :
« N’oublie pas de barrer la porte en partant. »
Les seuls perdants : la récupération industrielle
À Longueuil, une entreprise revenait constamment sur les sites de démolition : Lapointe Rebuts.
Cette entreprise avait pour mandat :
- de récupérer les bâtiments,
- de trier les matériaux,
- d’extraire les métaux, la partie la plus lucrative.
Or, selon ce que j’ai observé, les conteneurs arrivaient presque vides de cuivre et d’aluminium. Le reste coûtait de l’argent à éliminer.
J’ai appris que l’entreprise était liée à une installation d’AIM dans l’est de Montréal et que son dirigeant serait originaire de Lemoyne — un secteur qui, dans mon vécu personnel, revient souvent comme point de départ de tensions antérieures.
Les changements législatifs… trop tard
Face à la pression citoyenne, Longueuil a finalement resserré les règles.
En 2025 :
- adoption du règlement CO-2024-1287,
- création d’un Comité d’étude des demandes de démolition,
- suspension ou refus de plusieurs projets, dont celui du 2044, rue Papineau.
En 2026, l’encadrement est réel.
Mais les profits, eux, ont déjà été encaissés.
Après l’arrêt
Le 21 décembre 2023, j’ai complété une thérapie.
J’ai pris la décision ferme d’arrêter. Pour de bon.
J’ai reconstruit :
- un logement,
- un emploi,
- mon permis de conduire,
- une stabilité.
Mais malgré tout, où que j’aille, j’ai l’impression que l’étiquette me suit :
« voleur »
Même quand je ne vole plus.
Même quand je demande de l’aide.
Même quand je fais tout correctement.
Une colère qui dépasse mon cas personnel
Ce texte ne parle pas seulement de moi.
Il parle d’un modèle où :
- des quartiers entiers sont démolis,
- des logements abordables disparaissent,
- des villes deviennent des produits financiers.
La population devrait être en colère.
Parce que ceux qui ont acheté quand c’était accessible ont revendu quand c’était rare.
Conclusion
Je suis entré dans cette histoire sans en comprendre les règles.
J’en ressors avec la certitude d’avoir dérangé quelque chose de plus grand que moi.
Mon objectif aujourd’hui est clair :
je sortirai gagnant de cette situation, que ce soit par un règlement, un livre ou une diffusion publique.
Ce récit est un début.
