Construction, intimidation et discours public
Ces derniers jours, j’ai pris le temps de réécouter un reportage sur la corruption dans l’industrie de la construction au Québec. Pour la deuxième fois ce soir, je me suis surpris à revoir des scènes qui, pour moi, ressemblent à un film où tout est orchestré : des acteurs, des pions, un scénario, un but.
Quand je repense à la Commission Charbonneau, j’ai l’impression de revoir les mêmes méthodes, les mêmes types de pression, et surtout le même récit qui s’impose au public.
Une salle d’audience et un récit qui s’impose
Une des premières images qui m’a marqué est celle d’une salle d’audience constituée de millionnaires… et d’un seul entrepreneur italien : Lino Zambito. Le choix du “pion” m’a toujours interrogé. Dans l’imaginaire collectif, mafia = Italie ; mafieux = Italiens. Le récit est efficace, simplifié, facile à vendre.
Pourtant, un détail m’a frappé : au Québec, plus de 53 000 licences RBQ sont actives. Et sur ce bassin, un seul entrepreneur est allé témoigner publiquement. Pourquoi ? La réponse populaire est toujours la même : la peur de la « mafia italienne ». On imagine un Vito Rizzuto surveillant 53 000 entrepreneurs, les menaçant individuellement et tirant sur quiconque ne paie pas une « cotisation ». Cette vision, selon moi, est caricaturale.
Un modèle d’intimidation qui a changé
Ce que je crois, c’est qu’au Québec, la violence physique n’est plus la méthode dominante. Pas de fusillades, pas d’exécutions, pas de vendetta familiale. La menace existe, mais elle a changé de forme.
La pression se fait par l’économie, par l’exclusion, par les blocages. Si un entrepreneur soumissionne là où il n’est pas censé, les représailles peuvent s’exprimer ainsi :
- blocage ou sabotage de matériel
- surveillance et intimidation silencieuse
- crevaisons répétées
- menaces symboliques (ex: animal mort)
- campagnes de mépris ou d’isolement
- impossibilité de décrocher des contrats
- incendies de bâtiments ou de véhicules
Mais presque jamais par des attaques physiques directes.
La peur dans la construction n’est pas celle de se faire tirer, mais celle de perdre sa capacité de travailler. Le vrai pouvoir n’est pas le revolver : c’est le contrat public.
La vraie mafia ?
De mon point de vue, la véritable organisation structurée n’est pas méditerranéenne. Elle est locale, elle est politico-économique. La construction au Québec fonctionne comme un système fermé : si tu es dans la “gang”, tu fais de l’argent. Sinon, tu es exclu.
Le public croit encore au cliché : “si tu parles, ils tuent ta famille”. Moi, je vis autre chose : six ans de harcèlements symboliques, de surveillances, de crevaisons, de blocages sociaux. Pas de coups, pas de balles. Juste un système qui cherche à user, fatiguer, isoler.
Un témoignage central qui occulte les autres
Le cas Zambito est devenu le récit officiel. Un seul témoin, toute l’attention sur lui, et au final : une peine à domicile. Pendant que le public regarde ce pion, on ne parle pas du rôle du politique, des ministères, des municipalités ou des mécanismes d’attribution des contrats.
Un autre témoin, Ken Pereira, a toujours attiré mon attention pour une raison simple : ses représailles ont été économiques, pas physiques. Son exclusion du marché vérifie selon moi le modèle que j’observe : on coupe le revenu, on expulse du milieu. Pas besoin de violence.
Une expérience personnelle parmi d’autres
Je ne viens pas de la construction. Je travaille en mécanique pour un entrepreneur que je respecte justement parce qu’il s’est battu sans être dans “la gang”. Et peut‑être est‑ce la raison pour laquelle certaines stratégies ne fonctionnent pas sur moi : si on ne peut ni couper mon revenu, ni jouer sur ma peur, que reste‑t‑il ?
Des crevaisons sur mon vélo,
un Tim Hortons rempli pour ralentir ma commande,
des foules soudaines quand j’entre dans un commerce.
Est-ce du hasard ? Peut-être.
Est-ce coordonné ? C’est la question que je pose.
Un système fermé qui appauvrit le reste
Je regrette parfois de ne pas être allé dans l’électricité. Pas pour la passion, mais parce qu’au Québec : c’est dans la construction qu’on gagne sa vie. Ailleurs, on survit. Et cela dit beaucoup.
Entre les fermetures de DEP, les règles tacites, les “3 % pour la politique, les favours et les exclusions, le système ressemble davantage à une caste économique qu’à un marché libre.
Les travailleurs ordinaires paient le prix : salaires bas, exploitation, appauvrissement.
Quels objectifs ?
La question que je pose à ceux qui utilisent ces méthodes :
Quel est votre objectif ? Quel résultat cherchez‑vous ?
Je n’ai plus rien à voir avec vos chantiers depuis plus de deux ans. Le public a déjà oublié la Commission Charbonneau. Les entrepreneurs ont repris leurs contrats. Le système tourne comme avant.
Alors quoi maintenant ?
